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mercredi 30 juillet 2014

Plateforme

Michel Houellebecq, Plateforme
 Au milieu du monde, roman,
 Flammarion, 2001.
Après la mort de son père, Michel, fonctionnaire quadragénaire et blasé, décide de partir en Thaïlande pour goûter aux plaisirs exotiques. Il y rencontre Valérie, cadre dans une grande société de voyages, à qui il soufflera sa théorie sur les vraies motivations des Européens en quête de sensations fortes. Embarqué dans la lutte pour le profit à tout prix, où le corps est plus que jamais une marchandise, Michel jette un regard cynique sur la société occidentale. Il sera peut-être surpris de découvrir que l'être humain est encore capable de sentiments...

De l'exotisme et du pittoresque, du sexe et du fanatisme, tels sont les ingrédients (torrides et subversifs) de Plateforme, dernier roman de Michel Houellebecq, probablement l'écrivain le plus controversé aujourd'hui… Michel est un employé du ministère de la Culture. Il vit simplement, au rythme des feuilletons et des jeux télé, des peep shows au sortir du boulot, des purées Mousline dégluties machinalement… À la mort de son père, "un vieux con", il se décide pour un séjour en Thaïlande, en "voyage organisé" sous la houlette de Nouvelles Frontières. Accompagné par une galerie de "beaufs", armés du Guide du routard, le narrateur visite les sites touristiques de Bangkok à Surat Thani, de Patong Beach à Koh Phi Phi, se livre au plaisir du body massage, quête les bars à putes, se lie avec Valérie. Ensemble, ils voyageront à Cuba, multipliant les expériences sexuelles, ici et là…

Cinglant et drôle, rarement avare d'outrances (sexuelles), observateur attentif, sarcastique même, l'écrivain ne rate rien de son époque. Fable sur les voyages organisés, regard sur le tourisme sexuel et le "déploiement du monde", Plateforme aurait pu n'être qu'un exercice littéraire de dénonciation mise en scène par une sensibilité exacerbée. Si le texte connaît des longueurs, c'est aussi le juste portrait d'une société moyenne, peuplée d'individus moyens, parfois médiocres, avec ses paradis et ses enfers. --Céline Darner


Quatrième de couverture : « Mon père est mort il y a un an. Je ne crois pas à cette théorie selon laquelle on devient réellement adulte à la mort de ses parents ; on ne devient jamais réellement adulte.

Devant le cercueil du vieillard, des pensées déplaisantes me sont venues. II avait profité de la vie, le vieux salaud ; il s'était démerdé comme un chef. "T'as eu des gosses, mon con... me dis-je avec entrain ; t'as fourré ta grosse bite dans la chatte à ma mère." Enfin j'étais un peu tendu, c'est certain ; ce n'est pas tous les jours qu'on a des morts dans sa famille. J'avais refusé de voir le cadavre. J'ai quarante ans, j'ai déjà eu l'occasion de voir des cadavres ; maintenant, je préfère éviter. C'est ce qui m'a toujours retenu d'acheter un animal domestique.

Je ne me suis pas marié, non plus. J'en ai eu l'occasion, plusieurs fois ; mais à chaque fois j'ai décliné. Pourtant, j'aime bien les femmes. C'est un peu un regret, dans ma vie, le célibat. C'est surtout gênant pour les vacances. Les gens se méfient des hommes seuls en vacances, à partir d'un certain âge : ils supposent chez eux beaucoup d'égoïsme et sans doute un peu de vice ; je ne peux pas leur donner tort.
»

Plateforme est le troisième roman de Michel Houellebecq.

Extraits

Histoire d'amour et de sexe






















A propos du tourisme sexuel

















Plateforme et le Coran (extrait de l'article Le roman et l’inacceptable)

A quatre reprises, l’islam et son livre sacré, le Coran, y font l’objet de violentes attaques :
trois fois par la bouche de personnages, une fois par celle du narrateur Michel. La critique
est ainsi déléguée à des instances de fiction, et de manière très construite.

Le roman compte trois parties. Chacune met en scène un personnage critique, tous émanent du monde musulman, mais ils ont rejeté ses principes religieux. Enoncée fictivement de l’intérieur, la critique gagne en légitimité :

  1. Aïcha jeune femme de ménage, dont le frère est soupçonné d’assassinat
  2. un biochimiste égyptien 
  3. un banquier jordanien. 
(...) Que conclure de ces interventions sur l’islam dans le roman ? Elles recourent à quatre procédés caractéristiques du roman à thèse : toute l’intrigue s’oriente vers une seule thèse anti-islamique.
Mais s’il y a «thèse», faut-il la lire sérieusement ? Plusieurs indices invitent à une lecture distanciée. Houellebecq exhibe l’artifice de la délégation critique : les trois personnages opposés à l’islam sont dénués de toute consistance romanesque ; purs supports doxiques, leur unique apparition se limite à déclamer leur opinion sous forme quasi monologuée; aucun débat d’idées ne vient dramatiser l’exposé de la thèse. (...)

Autrement dit, tant sur le plan de l’immersion fictionnelle, que sur ceux de la narratologie et de la rhétorique, Houellebecq maintient constamment l’ambiguïté sur la manière de lire sa fiction.

Aux tirades anti-islamiques des personnages et du narrateur, le débat de presse vient ajouter un élément décisif : les déclarations de l’auteur lui-même, commentant son livre, sur le Coran. La polémique s’est déroulée sur plusieurs mois, dans les grands médias français et internationaux pour atteindre son point d’orgue au moment du procès, avec l’intervention publique de Salman Rushdie en faveur de Houellebecq.


Extraits en rapport :

1- Aïcha, jeune femme de ménage nord-africaine, dont le frère est accusé d’avoir tué le père de Michel : «Je n’ai rien à attendre de ma famille, poursuivit-elle avec une colère rentrée. Non seulement ils sont pauvres, mais en plus ils sont cons. Il y a deux ans, mon père a fait le pèlerinage de La Mecque ; depuis, il n’y a plus rien à en tirer. Mes frères, c’est encore pire : ils s’entretiennent mutuellement dans leur connerie, il se bourrent la gueule au pastis tout en se prétendant les dépositaires de la vraie foi, et ils se permettent de me traiter de salope parce que j’ai envie de travailler plutôt que d’épouser un connard dans leur genre.»

2- Un biochimiste égyptien émigré en Angleterre revient en visite dans son pays natal et évoque l’Islam au narrateur : «Quand je pense que ce pays a tout inventé ! [...] L’architecture, l’astronomie, les mathématiques, l’agriculture, la médecine... (il exagérait un peu, mais c’était un Oriental et il avait besoin de me persuader rapidement). Depuis l’apparition de l’islam, plus rien. Le néant absolu, le vide total. Nous sommes devenus un pays de mendiants pouilleux. [...] Il faut vous souvenir, cher monsieur (il parlait couramment cinq langues étrangères : le français, l’allemand, l’anglais, l’espagnol et le russe), que l’islam est né en plein désert, au milieu de scorpions, de chameaux et d’animaux féroces de toutes espèces. Savez-vous comment j’appelle les musulmans ? Les minables du Sahara. Voilà le seul nom qu’ils méritent. Croyez-vous que l’islam aurait pu naître dans une région aussi splendide (il désigna de nouveau la vallée du Nil avec une émotion réelle). Non, monsieur. L’islam ne pouvait naître que dans un désert stupide, au milieu de bédouins crasseux qui n’avaient rien d’autre à faire — pardonnez-moi — que d’enculer leurs chameaux. Plus une religion s’approche du monothéisme — songez-y bien, cher monsieur —, plus elle est inhumaine et cruelle ; et l’islam est, de toutes les religions, celle qui impose le monothéisme le plus radical. Dès sa naissance il se signale par une succession ininterrompue de guerres d’invasion et de massacres ; jamais, tant qu’il existera, la concorde ne pourra régner sur le monde. Jamais non plus, en terre musulmane, l’intelligence et le talent ne pourront trouver leur place ; s’il y a eu des mathématiciens, des poètes, des savants arabes, c’est tout simplement parce qu’ils avaient perdu la foi. A la lecture du Coran, déjà, on ne peut manquer d’être frappé par la regrettable ambiance de tautologie qui caractérise l’ouvrage : «Il n’y a d’autre Dieu que Dieu seul», etc. Avec ça, convenez-en, on ne peut pas aller bien loin.»

3- Le banquier jordanien se confie à Michel, qui s’avoue «convaincu d’emblée» par sa thèse «Le problème des musulmans, me dit-il, c’est que le paradis promis par le prophète existe déjà ici-bas : il y avait des endroits sur cette terre où des jeunes filles disponibles et lascives dansaient pour le plaisir des hommes, où l’on pouvait s’enivrer de nectars en écoutant une musique aux accents célestes ; il y en avait une vingtaine dans un rayon de cinq cents mètres autour de l’hôtel. Ces endroits étaient aisément accessibles, pour y entrer il n’était nullement besoin de remplir les sept devoirs du musulman, ni de s’adonner à la guerre sainte ; il suffisait de payer quelques dollars. [...] Pour lui, il n’y avait aucun doute, le système musulman était condamné : le capitalisme serait le plus fort. Déjà les jeunes Arabes ne rêvaient que de consommation et de sexe.»

4- Le narrateur Michel, après l’attentat qui a coûté la vie à Valérie : «On peut certainement rester en vie en étant simplement animé par un sentiment de vengeance ; beaucoup de gens ont vécu de cette manière. L’islam avait brisé ma vie et l’islam était certainement quelque chose que je pouvais haïr ; les jours suivants, je m’appliquai à éprouver de la haine pour les musulmans. Chaque fois que j’apprenais qu’un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien, ou une femme enceinte palestinienne, avait été abattu par balles dans la bande de Gaza, j’éprouvais un tressaillement d’enthousiasme à la pensée qu’il y avait un musulman de moins.»

Le roman le plus maîtrisé de Houellebecq selon ses lecteurs ... www.lemonde.fr

samedi 19 avril 2014

La jouissance


L'histoire commence là où toutes les histoires devraient finir : dans un lit. Nicolas vit depuis deux ans avec Pauline, ce n'est donc pas la première fois qu'ils se retrouvent l'un en face de l'autre... Ce jour-là, pourtant, quelque chose d'inédit se produit.






Rien d'étonnant à ce sous-titre, "Un roman européen" : Florian Zeller y analyse parallèlement la relation amoureuse de Nicolas et Pauline et celle, politique cette fois, entre les pays qui ont construit l'Union européenne, à commencer par la France et l'Allemagne. Si Nicolas, 30 ans, est un jouisseur, son enthousiasme permanent "ne serait-il pas un beau masque derrière lequel il cache sa vraie nature" ? s'interroge Pauline. A 28 ans, celle-ci se situe plutôt dans la catégorie des angoissées, travaille dans une grande entreprise de cosmétique, a déjà trois personnes sous ses ordres et semble promise à un brillant avenir. Son compagnon, en revanche, est en mal de reconnaissance : cinéphile passionné, féru de Bergman et de Godard, il rêvait de devenir réalisateur et doit se contenter de tâches subalternes sur les plateaux de tournage, tout en s'échinant à écrire un scénario. Pauline et Nicolas s'aiment, se disputent, voyagent, vont au cinéma. Perfect Day de Lou Reed est l'hymne national de leur couple. "Mais les couples, comme les pays, ne sont pas éternels." Et au bout de deux ans, Nicolas s'interroge sur son désir pour Sofia, une jeune et jolie Polonaise hédoniste, qui veut seulement "jouir et faire jouir". Justement, la jouissance n'est-elle pas devenue le maître mot d'une génération "qui est complètement passée à côté de l'Histoire : pas de victoire, pas de bourreau, pas de sang" ? Juste la chute du mur de Berlin et les attentats du 11 Septembre... D'une plume sobre, Florian Zeller brosse un portrait sans concession de cette génération qui est entrée "individuellement" dans un nouveau siècle, par la grâce des nouvelles technologies. Convoquant aussi bien André Breton, Milan Kundera, Michel Leiris ou Beethoven que Lénine, François Mitterrand et Helmut Kohl, le romancier signe là son meilleur livre.
L'express

Le titre est kundérien, et le projet romanesque ne l'est pas moins : dans La Jouissance. Un roman européen, Florian Zeller raconte en parallèle l'histoire d'un couple (amour, délitement, rupture) et celle de la construction européenne (enthousiasme, ennui, désaffection). Nicolas et Pauline, trentenaires, sont les représentants d'une génération « passée au travers des filets de l'Histoire », pour laquelle l'aspiration à la jouissance individuelle a remplacé l'idéal collectif. Quant à l'Europe, elle aurait pu être cet idéal, sauf qu'elle n'intéresse plus personne... L'ambition de Zeller est séduisante. Mais il n'en fait rien, si ce n'est tirer deux fils narratifs. Reste un roman banal et vaguement prétentieux, astucieux autant que superficiel.
Telerama

vendredi 9 août 2013

La carte et le territoire


Dérisoire, ironique, sarcastique, cynique … mais aussi … cocasse, profond, fluide, extravagant … bref en un mot jubilatoire !
merci Eric ;-)

J'aimerais tellement voir de mes yeux ces photos de carte Michelin !!!


















EXTRAITS :
































































































































































Rien à ajouter à ce qui a été déjà écrit ;-)

La carte et le territoire, un roman d’une "profondeur crépusculaire et d’une atroce drôlerie"
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Roman total, bilan de l’état du monde et autoportrait, labyrinthe métaphysique sidérant de maîtrise : avec "La Carte et le Territoire", Michel Houellebecq signe un très grand livre.
Car La Carte et le Territoire est avant tout un formidable autoportrait de Michel Houellebecq, en écrivain, en artiste, en enquêteur, en homme ou en chien, en solitaire qui n’a plus rien à attendre de l’humain passé de la société du spectacle à celle de la consommation. Rarement on aura vu un écrivain se faire apparaître avec une distance aussi comique que glaçante, avec tendresse aussi, comme s’il était observé par un autre, dans son propre roman. Un roman à la structure complexe, vertigineuse, galerie des glaces qui donne le tournis : au-delà de sa propre apparition, l’écrivain va s’incarner aussi dans ses autres personnages, devenus autant d’avatars de lui-même.
Il est Jed Martin, cet artiste sur lequel s’ouvre le roman, et qui fera fortune en exposant d’abord des reproductions de cartes Michelin représentant la France, puis des peintures de “métiers”, ces maillons de la chaîne de production dont, au plus haut du Marché, sont Steve Jobs et Bill Gates, héros d’un de ses tableaux. Il est Jasselin, dans la dernière partie du livre, le flic chargé de mener l’enquête sur le meurtre sauvage de Michel Houellebecq, qui vit seul avec sa femme, sans enfant, et qui a dû “apprendre” à regarder la mort en face, à scruter ces cadavres en décomposition auxquels il est constamment confronté. Chacun représentant une facette de la démarche de l’écrivain.
Et puis, Houellebecq est aussi Houellebecq, écrivain retiré du “commerce” des humains, installé seul en Irlande puis dans la province française, qui s’empiffre de charcuterie industrielle et de vins argentins. Enfin, il est aussi Michel, dit Michou, le bichon bolonais du couple Jasselin, devenu stérile à cause d’une maladie : “Ce pauvre petit chien non seulement n’aurait pas de descendance, mais ne connaîtrait aucune pulsion, ni aucune satisfaction sexuelle. Il serait un chien diminué, incapable de transmettre la vie, coupé de l’appel élémentaire de la race, limité dans le temps – de manière définitive.” Mais après tout, est-ce si grave quand le sexe, comme le pense l’inspecteur, n’est au fond que “(…) la lutte, le combat brutal pour la domination, l’élimination du rival et la multiplication hasardeuse des coïts sans autre raison d’être que d’assurer une propagation maximale des gènes.” Comme le serait toute structure capitalistique ?
(…) Roman d’un écrivain arrivé à maturité et qui semble avoir suffisamment “compris” la vie pour accepter de lâcher prise, roman stoïque sur l’état du monde, l’état des êtres, le bilan d’une vie, la fin de Houellebecq-personnage, sacrifié, comme tout, sur l’autel de l’argent. Car au XXIesiècle, les artistes n’ont plus de morts romantiques : on les flingue pour des raisons triviales, vulgaires, comme on vit souvent toute sa vie. “Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens à se dépasser, c’est encore le pur et simple besoin d’argent”, confiera le père de Jed à son fils.
L’amour, la poésie, sont pourtant présents. Mais comme des choses précieuses, fugaces, éphémères : les seuls vrais luxes quand tout se réifie, se vend, s’achète. Et tant pis pour ceux qui, comme Jed qui ne saura pas retenir sa fiancée Olga, laisseront passer l’amour – il n’y a jamais de seconde chance, constate Michel Houellebecq. Reste que ce magnifique roman irréductible à une seule thèse, construit comme un labyrinthe, fourmillant de visions métaphysiques, écrit avec une maîtrise sidérante, nous faisant constamment la grâce de parer son désespoir d’une ironie irrésistible, n’est pas à lire comme un document sur la société. Tel Jed Martin qui choisit d’intituler sa première exposition La carte est plus intéressante que le territoire, ce que nous dit Michel Houellebecq à travers cette magistrale leçon de littérature qu’est aussi La Carte et le Territoire, c’est que le roman sera toujours plus intéressant (plus vrai, plus fort, plus beau) que toute réalité. A condition qu’il s’agisse d’un très grand roman, comme il en arrive rarement, comme il vient de nous en arriver.
Nelly Kaprièlian, les Inrocks
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Si le nouveau roman de Michel Houellebecq s'avère être un succès de librairie, ledit succès n'aura assurément pas ce parfum de scandale qui a accompagné les précédents livres de l'auteur. Dans La Carte et le Territoire, pas d'apologie du tourisme sexuel, pas de scènes de sexe vaguement glauques, pas de règlement de comptes idéologique ou familial direct. Pas non plus ce caractère anticipatoire qui, à La Possibilité d'une île (2005), conférait une puissante aura visionnaire. Rien de ce genre, rien de spectaculaire ni de sulfureux, rien qui irrite d'emblée l'épiderme. Avec La Carte et le Territoire, l'écrivain Michel Houellebecq fait en quelque sorte l'expérience, évidemment pas de l'anonymat ni de l'absence d'a priori, favorable ou défavorable, mais d'une certaine forme de modestie. Du moins, d'une réception critique et publique relativement vierge des exaspérations collatérales qui, entourant un livre, détournent les regards qui croient se porter sur lui. Et l'évidence s'impose que Houellebecq franchit aujourd'hui formidablement ce cap. Donnant, avec ce livre, son roman peut-être le plus accompli, certainement le plus ironique, sans doute le plus profond.
Pourquoi La Carte et le Territoire ? Parce que « la carte est plus intéressante que le territoire », révélation qui saute aux yeux de l'artiste plasticien Jed Martin, alors qu'il a sous les yeux la photo satellite d'un coin d'Alsace et la carte Michelin de la même zone, et que le saisit la beauté de la seconde. La carte est-elle plus intéressante que le territoire, autrement dit la représentation du réel est-elle plus passionnante que le réel lui-même ? N'est-elle pas notre seul et unique moyen d'appréhender ce réel dont l'essence est d'échapper à toute appréhension, de ne pouvoir être saisi ? Ample, inépuisable question qui sous-tend ce roman, dont les deux figures majeures sont d'ailleurs des artistes. Il y a Jed Martin, donc, trentenaire aimable et insociable, néanmoins plasticien à succès, dans un premier temps photographe d'objets prosaïques du quotidien, se tournant ensuite vers la peinture figurative pour continuer, à travers des oeuvres organisées en séries, à dresser un inventaire du monde contemporain, centré sur l'économie, la production de biens de consommation, le pouvoir de l'argent. Au côté de Jed, Michel Houellebecq lui-même – autoportrait de l'auteur en écrivain solitaire, neurasthénique et maniaco-dépressif, qui plus est promis à une mort aussi esthétiquement étrange que tragique...
Autour de ces deux personnages, Michel Houellebecq construit un roman à l'architecture extrêmement savante et parfaitement fluide, construction dans laquelle s'inscrivent, par touches souvent cocasses ou faussement dérisoires, les éléments constitutifs d'un tableau du monde con­temporain tel que l'auteur le voit, tel qu'il s'en moque, tel qu'il s'en désespère peut-être : le règne de l'argent et de la vulgarité, les impostures médiatico-mercantiles en vogue... Rien de neuf, diront les uns. C'est vrai. Posture réac, diront les autres. Libre à eux de réduire à cela la portée du roman. Ce qu'on ne peut que constater pourtant, et souligner, c'est la façon dont s'agence, derrière l'intrigue drolatique, au long du fil narratif fermement tenu, cette vision ironique du monde – donnant lieu à de vraies ouvertures métaphysiques –, où trouvent place ces intuitions sur l'expérience humaine, sur la place de l'homme dans l'Histoire, dans le temps, qui font de Houellebecq, depuis toujours, un écrivain singulier, important.
Il y a aussi, de fait, beaucoup de Michel Houellebecq lui-même dans La Carte et le Territoire ; sans doute y a-t-il autant de lui-même dans le personnage de Jed que dans celui qui porte son nom. Et qui sait s'il n'est pas aussi présent caché sous d'autres masques, travesti dans d'autres corps – jusque dans celui de ce petit chien aussi adorable qu'inquiétant, parce qu'asexué et demeuré pour toujours un inoffensif chiot nommé Michou ? La Carte et le Territoire s'offre ainsi à lire, aussi et avant tout, comme un autoportrait extravagant et vertigineux, insaisissable et sarcastique, duquel se dégage en outre une sorte de mélancolie, non pas nouvelle – sous l'écorce cynique voire nihiliste de ses romans, la mélancolie toujours a été présente, palpable – mais assumée. Cette mélancolie, la voilà même devenue la tonalité dominante : à travers ce prisme, le pessimisme de Houellebecq tend vers les ténèbres.


Nathalie Crom, Telerama 


lundi 18 mars 2013

L'embellie

C'est la belle histoire d'une femme libre et d'un enfant prêté, le temps d'une équipée hivernale autour de l'Islande.

En ce ténébreux mois de novembre, la narratrice voit son mari la quitter sans préavis et sa meilleure amie lui confier son fils de quatre ans. Qu'à cela ne tienne, elle partira pour un tour de son île noire, seule avec Tumi, étrange petit bonhomme, presque sourd, avec de grosses loupes en guise de lunettes.

Avec un humour fantasque et une drôlerie décapante, l'Embellie ne cesse de nous enchanter par cette relation cocasse, de plus en plus attentive, émouvante, entre la voyageuse et son minuscule passager. Ainsi que par sa façon incroyablement libre et allègre de prendre les péripéties de la vie, et de la vie amoureuse, sur fond de blessure originelle. Et l'on se glisse dans l'Embellie avec le même bonheur immense que dans Rosa candida, en une sorte d'exultation complice qui ne nous quitte plus.

Il y a chez la grande romancière islandaise - dont on garde en mémoire le merveilleux Rosa candida - un tel emportement rieur, une telle drôlerie des situations comme des pensées qui s'y attachent, que l'on cède volontiers à son humour fantasque, d'une justesse décapante mais sans cruauté, terriblement magnanime. Vrai bain de jouvence littéraire, ses romans ressemblent à la vie.

EXTRAIT :
Quand je regarde en arrière, sans vraiment respecter à cent pour cent la chronologie, nous sommes là, serrés l'un contre l'autre, au milieu de la photo. Je le tiens par les épaules et il m'attrape quelque part, plus bas par la force des choses ; une mèche châtain foncé barre mon front très pâle ; il affiche un grand sourire et tient quelque chose dans son poing tendu.
Ses oreilles décollent un peu de sa grosse tête, ses prothèses auditives, curieusement démodées, ressemblent à des récepteurs pour ondes radio intersidérales. Et ses yeux démesurément agrandis par ses verres de lunettes lui donnent un look très spécial. D'ailleurs les gens dans la rue se retournent sur notre passage ; ils considèrent le petit, puis après m'avoir brièvement dévisagée, ne le lâchent plus du regard, tandis que nous traversons le terrain de jeux, la main dans la main, jusqu'à ce que je referme la grille de fer derrière lui. Quand je l'aide à grimper dans le siège pour enfant et que je boucle sa ceinture de sécurité, je constate qu'on nous observe encore depuis les autres voitures.
Dans le fond de la photo, on voit mon ancienne voiture, à boîte de vitesses manuelle. Les trois poissons rouges flottent dans le coffre - il n'en sait rien encore - sur le sac de couchage bleu pour deux personnes qui s'est mué en éponge. Je ne tarderai pas à acheter deux édredons neufs à la Coopérative car il ne convient pas qu'une femme de trente-trois ans partage son sac de couchage avec un garçonnet qui ne lui est rien - ça ne se fait pas. Un tel achat ne devrait pas poser problème car la boîte à gants déborde de billets tout frais sortis de la banque. Aucun méfait n'a pourtant été commis, à moins que ça n'en soit un que de coucher avec trois hommes sur une distance de trois cents kilomètres de route circulaire, non asphaltée pour l'essentiel, là où la bande côtière est la plus étroite entre le glacier et la grève et où abondent les ponts à voie unique.
Rien ne se présente comme à l'accoutumée, en cet ultime jour de novembre - un jour ténébreux sur l'île ; nous portons tous les deux un pull-over, le mien est blanc à col roulé, le sien est neuf vert menthe, tricoté main, avec un motif à torsades et une capuche. La température est comparable à celle de Lisbonne le jour précédent, à ce que dit la radio, et l'on prévoit encore de la pluie et un réchauffement. C'est pourquoi une femme seule avec enfant ne devrait pas se trouver sans raison valable sur les routes, dans des zones sombres et inhabitées, et encore moins au voisinage de ponts à voie unique, les routes étant souvent inondées.


jeudi 19 mars 2009

Le grand cahier

*** -  découverte d'une trilogie
(Merci Sandra ;-)


Dans la Grande Ville qu’occupent les Armées étrangères, la disette menace. Une mère conduit donc ses enfants à la campagne, chez leur grand-mère. Analphabète, avare, méchante et même meurtrière, celle-ci mène la vie dure aux jumeaux. Loin de se laisser abattre, ceux-ci apprennent seuls les lois de la vie, de l’écriture et de la cruauté. Abandonnés à eux-mêmes, dénués du moindre sens moral, ils s’appliquent à dresser, chaque jour, dans un grand cahier, le bilan de leurs progrès et la liste de leurs forfaits.
Le Grand Cahier nous livre une fable incisive sur les malheurs de la guerre et du totalitarisme, mais aussi un véritable roman d’apprentissage dominé par l’humour noir. 

Suite : La preuve, Le troisième mensonge